Adalbert Stifter

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Adalbert Stifter

Message par eXPie le Jeu 22 Déc - 7:53

Adalbert Stifter
(Oberplan, Bohême - actuellement Horní Planá, 23/10/1805 - suicidé à Linz, le 28/06/1868)



 

Ecrivain, peintre, une des figures du Biedermeier. Fils de paysans, il passe son enfance dans les bois et les montagnes de Bohême. Puis, après des études dans une abbaye bénédictine, au lieu de faire des études de droit à Vienne, il se consacra aux sciences naturelles, à la peinture...
Amoureux d'une jeune femme, Fanny Greipl, il ne peut pas l'épouser à cause de l'opposition de ses parents à elle. Il ne s'en remit jamais.


Cette figure féminine est d'une grande importance dans sa production littéraire.
Il épousa finalement Amalia Mohaupt, une femme qu'il n'aima pas, ne fut pas heureux, et malgré son désir d'avoir des enfants, n'en eut point.
Il gagna sa vie comme enseignant, puis publia, et s'imposa comme un des grands stylistes de la langue allemande.
Affecté par des deuils, malade, il se suicide en se tranchant la gorge.

Son créneau, c'est la Nature - plus grande que l'homme, belle, immuable mais changeante sous la lumière -, qui l'apaise, qui est presque une divinité, une entité. Et puis, on a des gens polis, cultivés, intelligents, qui se disent des choses généralement polies, cultivées et intelligentes (sur l'Art, le Beau, le sens de la vie, les devoirs, la morale...).


Der Königsee mit dem Watzmann, 1837, Wien, Österreichische Galerie.

La plupart de ses textes sont courts, mais on peut citer un très beau pavé, L'Arrière-Saison (aussi appelé "L'Eté de la Saint-Martin", 1857) : c'est son chef-d'oeuvre. Et on aimerait que Witiko, un autre pavé, soit traduit un jour...

Beaucoup de gens très bien ont dit des choses très gentilles sur lui : Nietzsche, Hofmanstahl, Kundera, Handke, Hermann Hesse (qui, dans "Une bibliothèque de Littérature universelle", y place "l'Arrière-Saison, Witiko, les Etudes et les Roches multicolores d'Adalbert Stifter, le dernier prosateur classique de la langue allemande.", voir Une Bibliothèque idéale, Rivages, page 42).
Je vais me joindre à ces personnes (pour ce que ça vaut). 

Pour rétablir la balance :
Thomas Bernhard le détestait et s'est appliqué à détruire méticuleusement son œuvre :
« Stifter est un bavard insupportable, il a un style mal fichu et, ce qui est le plus condamnable, un style négligé, et il est, par dessus le marché, l'auteur en vérité le plus ennuyeux et le plus hypocrite qu'il y ait dans la littérature allemande. La prose de Stifter, qui est réputée précise et concise, est en réalité vague, impuissante et irresponsable, et d'une sentimentalité petite-bourgeoise et d'une lourdeur petite-bourgeoise telles qu'(...) on en a l'estomac retourné. »

— Maîtres anciens (1985), éd. "Folio", p. 62.
(Wikipedia)


Il reste qu'Adalbert Stifter (plus encore que Theodor Fontane) est très peu connu en France.
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Re: Adalbert Stifter

Message par eXPie le Jeu 22 Déc - 7:56


La couverture reproduit une oeuvre de Stifter, Mondaufgang, 1855. 23,1 x 27,7 cm.

L'Homme sans postérité (Der Hagestolz, 1851 ; 146 pages). Traduit et présenté par G-A Goldschmidt. Phébus libretto.

Dans son introduction, G-A Goldschmidt cite Nietzsche qui écrit dans Le Voyageur et son Ombre : "Si l'on excepte les écrits de Goethe et en particulier les Conversations de Goethe avec Eckermann, le meilleur livre allemand qui existe : que reste-t-il de la littérature en prose allemande qui mérite d'être relu et relu encore ? Les Aphorismes de Lichtenberg, le premier tome de l'Autobiographie de Jung-Stilling, L'Eté de la Saint-Martin d'Adalbert Stifter et Les Gens de Selwyla de Gottfried Keller, c'est tout pour l'instant." (page 9). 
Plus loin, Goldschmidt écrit : "Le génie intime de Stifter échappe en effet comme à plaisir aux mots qui voudraient en fixer l'image. A première vue, rien ne semble émerger de cette oeuvre volontairement banale, parfois humble jusqu'à la trivialité, mais que soulève pourtant une émotion à laquelle il n'est pas facile de résister ; cette sorte de tristesse ample et forte qui baigne ici toute réalité." (pages 9-10).
Exactement !

Notre héros, un jeune homme prénommé Victor, a perdu sa mère très jeune. Son père s'est remarié avec une femme qui avait déjà une fille, Hanna, puis décède. C'est donc sa belle-mère, une brave femme, qui l'élève. Un jour arrive où il doit partir pour occuper un poste, mais il doit d'abord passer quelques jours chez un oncle, le frère de son père, un homme étrange qui vit reclus.
Le roman commence ainsi : 
"Gorgé des rumeurs et des flots de sève montante de leur jeune vie à peine commencée, les jeunes gens escaladaient la pente entre les arbres, parmi les chants des rossignols. Tout autour d'eux se déployait un paysage resplendissant où couraient les nuages. Dans la plaine, en contrebas , on pouvait apercevoir les tours et la masse des demeures d'une grande ville.
L'un des jeunes gens prononça ces mots : « Maintenant, je le sais avec certitude, je ne me marierai jamais. »
Celui qui avait parlé était un adolescent svelte, aux yeux doux et ardents. Les autres n'avaient guère prêté attention à ses paroles, certains même répondirent par des éclats de rire, tout en continuant de cheminer, de casser des branches et de s'envoyer des mottes de terre." (page 21).
Le lecteur voit tout de suite qu'il est différent des autres. Il est très sérieux, grave.

Victor revient chez lui. 

"Les rideaux étaient tirés, et par les fenêtres ouvertes on voyait la campagne chaude. Dans la cuisine, le feu flambait sans faire de fumée, et la servante travaillait à ses fourneaux . Tout était plongé dans ce profond silence qui faisait autrefois dire aux païens : « Pan sommeille »" (page 37).

Comme le héros de L'Arrière-Saison, Victor fait méthodiquement, posément, ses paquets, emballe ses livres. Il s'apprête à partir.

C'est très beau, tout le monde pleure beaucoup.
"Devant la porte se tenaient les domestiques et le jardinier. Toujours sans un mot il serra des mains à droite et à gauche." (au passage, on sent qu'il est ému, il serre des mains comme ça, quasiment en aveugle, l'absence de précision est très significative).
Un peu plus loin, sa mère parle : "[...] c'est la joie qui me fait pleurer, rien qu'à le voir devenu ce qu'il est. N'est-ce pas étrange : il n'a pas connu son père, et il en a la démarche, le port, la tête. Il sera bon ! Oui, mon enfant, mes larmes sont des larmes de joie !" (page 57).
Et Victor quitte la maison.
"Il dépassa le grand lilas, traversa les deux passerelles près du verger qui lui était familier depuis tant d'années et monta en direction des prairies et des champs." (page 58). Il a fallu attacher le chien, qui hurle furieusement : il veut partir avec son maître. Brave toutou. 

Il s'éloigne.
"Le jour resplendissant illuminait toute la vallée. il fit quelques pas sur la cime, et tout disparut derrière lui. Sous ses yeux s'étendait une vallée nouvelle, flottait un air nouveau. Le soleil était déjà assez haut : il sécha et les herbes et ses larmes, réchauffant toute la campagne de ses rayons." (page 58).
"Et le monde devenait plus grand, plus lumineux : ces milliers de créatures dans l'allégresse étaient partout ; Victor cependant allait de montagne en montagne et de vallée en vallée, son grand chagrin d'enfant dans le coeur, les yeux pleins de fraîcheur et d'étonnement. Chacune de ces journées qui l'éloignaient de chez lui le rendait plus ferme et plus vaillant. Le vide formidable de l'air frôlait ses boucles châtaines, les blancs nuages, luisants comme la neige, s'élevaient dans le ciel, exactement comme au-dessus de la vallée maternelle ; ses belles joues étaient déjà hâlées, le havresac sur le dos il avançait, son bâton à la main." (page 62) 

Car c'est à pied qu'il doit rendre visite à son oncle, homme riche et reclus, sans doute pas sympathique... Victor va bien sûr grandir, mûrir, et se poser les bonnes questions sur ce qu'il veut faire de sa vie. 
Un très beau roman, qui en fera bâiller certain(e)s, mais que d'autres, peut-être minoritaires, trouveront très beau, délicat, pour tout dire : excellent.
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Re: Adalbert Stifter

Message par Arabella le Jeu 22 Déc - 8:29

L'arrière saison

Un pavé de 656 grosses pages. Que l'on pourrait, si on s'en tient à l'intrigue, ou plutôt la trame, résumer sans doute en dix lignes Un jeune homme se promène, il arrive par hasard, en fuyant un orage qui s'approche, dans une maison. Une relation se noue avec le maître de maison. Qui lui montre sa maison, et lui parle de ses activités. le jeune repart, revient, un certain nombre de fois. Il collecte des roches. Il finit par faire connaissance avec une jeune fille, fille du grand amour de son hôte. Ils décident de se marier, tout le monde en est heureux. Avant le mariage, le jeune homme part encore voyager.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que le rythme est lent. Les gens regardent les paysages, de beaux objets, et ils parlent. Des petits gestes du quotidien, comme mettre des chaussons de feutre, sont disséqués. Je crois que l'on pourrait appeler la vision du monde de traditionnelle, voire pire : les femmes ont des aptitudes innées aux soins du ménage, les classes laborieuses ont besoin de supérieurs qui organisent leur vie, en toute bienveillance mais avec fermeté.

En même temps, des questionnements intéressants émergent : comment vivre au fond de la façon la plus juste. Avec une sorte de philosophie épicurienne, de la tranquillité de l'âme, en refusant les passions et les excès. Une recherche de petits bonheurs quotidiens, dans la mesure et l'équilibre. Et l'écriture avec ses lenteurs et répétions, en devient presque hypnotique par moments, si on prend le temps de suivre son rythme.

Une expérience un peu étrange, presque en décalage complet avec le monde dans lequel nous vivons. Stifter ne va pas devenir mon écrivain favori, mais ce livre est incontestablement troublant à sa façon.

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Re: Adalbert Stifter

Message par kenavo le Jeu 22 Déc - 9:05

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Bergkristall / Cristal de Roche
Présentation de l’éditeur
Pris dans une tempête de neige, les petits héros de Cristal de roche passeront la nuit de Noël dans la grotte transparente que forment les blocs énormes d’un glacier. La lumière sidérale qui peu à peu les enveloppe de sa clarté surnaturelle les sauvera du sommeil mortel qui les guette.

J’ai découvert ce livre dans une liste de « incontournables pour la saison de Noël », cela ne se refuse pas.

La lenteur de son écriture que j’ai rencontré lors de ma lecture de l’Arrière-Saison y est aussi, mais beaucoup moins pénible dans ce court texte. En plus il y a une certaine tension qui arrive à happer le lecteur qui voudrait savoir la suite de cette histoire.

J’ai énormément apprécié ses descriptions de la nature, cela donne apparemment des allusions à Ramuz, faudrait que je me penche sur son œuvre.

Cristal de Roche est à mon avis un livre pour les lecteurs qui aiment les montagnes… ce texte donne tout plein d’images inoubliables.



Caspar David Friedrich, Der Watzmann, 1824-1825

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Re: Adalbert Stifter

Message par eXPie le Ven 30 Déc - 18:33


Couverture : Adalbert Stifter, Felspartie (Moldauenge), 1841 (détail).

Descendances (Nachkommenschaften, 1864). Nouvelle traduite de l'allemand par Jean-Yves Masson. Préface de Jacques Le Rider. 151 pages. Editions Jacqueline Chambon.
Le texte commence ainsi :
"Ainsi donc, me voici devenu, de manière imprévue, peintre de paysages. C'est épouvantable. Quand il arrive qu'on tombe sur une collection de tableaux récents, quelle masse de paysages n'y trouve-t-on pas ; quand on va visiter une exposition de peinture, quelle masse encore plus considérable de paysages y rencontre-t-on [...]" (page 33).
Le narrateur est un peintre appelé Friedrich Roderer. Il a quelque bien, et vit de manière très raisonnable, de sorte qu'il n'a pas besoin de travailler pour vivre. Il peut se permettre d'être très exigeant quant à sa peinture, et détruire tout ce qui n'est pas parfait, c'est-à-dire tout.
"Me voici dans la vallée de Lüpfing, où il semble bien qu'une sorcière m'ait attiré. La vallée n'est pas belle du tout, avec un long marais qui vous donne la fièvre. [...] je cherchais à peindre le marais et la forêt de sapins attenante, tous de la même couleur, et la colline couverte de prairies qui lui fait face, et les montagnes bleues, étincelantes de reflets gris, qui s'élèvent derrière cette forêt de sapins. J'y travaille de nouveau à présent, car j'ai brûlé le tableau précédent. Mais il n'y a pas grand-chose à peindre, car un homme à la richesse suspecte a acheté le château de Firnberg, et il fait déverser dans le bourbier tant de pierres et de terre, et supprimer ainsi tant de fossés, que le marais a rétréci et la fièvre régressé." (pages 44-45)
Notre peintre doit donc se dépêcher de peindre le marais avant qu'il n'ait disparu. On ne peut pas dire qu'il choisisse les coins les plus riants. Quant à ses convictions d'un point de vue esthétique, les voici :

"Sans doute, on entend dire que c'est une grande erreur de représenter la réalité de façon trop réelle, qu'ainsi l'on devient sèchement artisanal et que l'on détruit tout le parfum poétique du travail. On dit que libre élan, libre jugement, libre essor de l'artiste sont indispensables pour que naisse une oeuvre libre, légère, poétique. Sans quoi, tout est vain et n'aboutit à rien - c'est ce que disent ceux qui ne peuvent pas représenter la réalité. Mais moi, je dis : pourquoi Dieu a-t-il fait le réel si réel, pourquoi a-t-il atteint à la plus grande réalité en faisant lui-même oeuvre d'art, et en parvenant dans celle-ci à un élan sublime que vous ne pourrez jamais égaler, malgré vos efforts ? Dans le monde et dans toutes ses parties se trouve la plus grande plénitude poétique, et la plus saisissante force. Faites donc la réalité aussi vraie qu'elle est et ne changez rien à l'impulsion qui se trouve tout simplement en elle, et vous produirez des oeuvres plus merveilleuses que vous ne le croyez et que vous ne le faites quand vous peignez des imitations, et que vous dites : voilà, l'élan y est !" (pages 100-101).
C'est sans doute aussi l'auteur qui parle. En effet : "Adalbert Stifter, alors âgé de cinquante-huit ans, écrit à sa femme : « En fin de compte, je suis moi-même un Roderer. ». C'est dire à quel point cette nouvelle condense les éléments autobiographiques." (préface de Jacques Le Rider, page 7)

Adalbert Stifter : Im Gosautal (1834)

Comme souvent dans l'oeuvre de Stifter, il va y avoir des discussions (qui relèvent en fait plus du long monologue) avec un homme plus âgé, une sorte de sage. Ces discussions vont avoir pour objet principal les passions, comment mener sa vie. Mais le livre aborde aussi le rôle de l'art.
"Il est vrai que toute activité artistique est critiquée dans Descendances : le chemin qui conduit au bonheur en société passe par d'autres voies. [...]
C'est que la pratique de l'art, celle de l'écrivain tout comme celle du peintre, ne vaut rien de bon à l'individu ni à la société. La meilleure formule consiste à ranger les livres dans les bibliothèques et les peintures dans les musées. [...]
Lorsque l'art renforce le lien social, on ne peut que le louer. Les classiques et les maîtres anciens sont une bonne fréquentation. C'est lorsque l'art des modernes conduit à la solitude, à je ne sais quel égarement du créateur qui se place au-dessus du commun des mortels, à une rage exclusive qui détourne l'individu de sa responsabilité sociale, c'est lorsque l'art se transforme en quête de l'absolu, de l'impossible, lorsqu'il devient une passion, voire une folie, qu'il se révèle franchement nocif.
" (préface, pages 12-13).

Le livre donne l'étrange impression d'être parfois un peu bancal, pour plusieurs raisons :
"Croit-il lui-même aux maximes d'hygiène sociale et de bonheur individuel qu'il prononce dans Descendances ? Personnellement, je n'y crois pas et je présume que personne n'y croit." (préface, pages 13-14).
"L'ironie mordante avec laquelle Friedrich Roderer, au début de la nouvelle, se moque de la culture Biedermeier est édifiante. [...] Cette analyse de la décadence du paysage dans la culture Biedermeier [...] affirme exactement le contraire de ce que suggère la « sagesse » finale du récit. [...] C'est un plaidoyer pour la rareté et l'exigence, pour un certain ésotérisme élitaire." (pages 22-23)
"Dans Descendances, ce récit étonnamment elliptique, où l'auteur dit avec luxe de détails ce que le lecteur n'a pas besoin de savoir [...], mais où l'auteur expédie en deux lignes des faits intrigants, Adalbert Stifter a condensé tous les principes de son art poétique." (pages 25-26).

Cette longue nouvelle n'est bien sûr pas le chef-d'oeuvre de l'auteur, mais ses défauts mêmes (forcément volontaires) lui ajoutent finalement de l'intérêt en le rendant moins lisse, plus mystérieux.
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