Brigitte Giraud

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Brigitte Giraud

Message par Epi le Dim 22 Jan - 11:53



Brigitte Giraud est née en Algérie et vit à Lyon. Elle a publié huit livres aux éditions Stock dont L’amour est très surestimé, prix Goncourt de la nouvelle 2007, Une année étrangère (2009) et Avoir un corps (2013).

Source Stock

Bibliographie

Romans
1997 La Chambre des parents,
1999 Nico,
2004 Marée noire
2005 J'apprends
2009 Une année étrangère
2011 Pas d'inquiétude
2013 Avoir un corps
2015 Nous serons des héros

Récit
2001 À présent

Nouvelles
2007 L’amour est très surestimé
2010 Avec les garçons, suivi de Le Garçon

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Re: Brigitte Giraud

Message par Epi le Dim 22 Jan - 11:56

L’amour est très surestimé

Un petit livre qui se lit en une heure mais sans se presser, en savourant chaque phrase qui sonne si juste qu’on se dit que ce n’est pas possible, elle a notre vécu, notre expérience, comment sait-elle que ça s’est passé comme ça, pour nous, la, les dernières fois ? Une impression de déjà vu donc, très agréable et déroutante à la fois. Elle nous raconte la fin de l’amour dans tous ses états, tout simplement, sans émotion presque, juste un constat. Et on en est ému presque jusqu’aux larmes.

Vous repoussez l'idée de ne plus l'aimer. Vous n'imaginez pas qu'il faura le lui dire. Alors vous en faites votre affaire. Vous vous accommodez. Vous acceptez de ne plus supporter : sa démarche, sa conduite, la musique qu'il écoute. Sans en faire un drame. Vous êtes désagréable. Parfois blessante, mais vous camouflez.

C’est beau mais cruel, comme le désamour, parce qu’il s’installe presque à notre insu, sans bouleversement, on ne le voit pas, pas tout de suite en tout cas et un matin, c’est l’évidence, c’est fini, depuis longtemps mais on ne le savait pas.

Ce livre est improbable, comme la fin de l’amour qu’on ne veut jamais imaginer. On le porte en soi, inévitablement. Après l’avoir lu, on se dit que l’on sera plus attentif, que la prochaine fois, on saura, même si on ne peut rien y faire. C’est un livre triste mais qui ne rend pas triste.

Il est composé de 11 nouvelles très courtes. Au début, elles paraissent trop courtes et puis finalement, on se dit que c’est exactement ce qu’il faut, pas plus, pas moins.

Un vrai coup de cœur pour moi. Je l’ai emprunté à la bibliothèque mais je vais l’acheter, j’ai besoin de lui, c’est sûr, j’aurais besoin de le relire.

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Re: Brigitte Giraud

Message par Epi le Dim 22 Jan - 12:02

Une année étrangère


Cela se passe dans le froid d’un hiver allemand. Je descends du train après avoir parcouru plus de mille kilomètres. Madame Bergen m’attend au bout du quai. Grande, grave et belle. Notre premier échange est bref et approximatif. Je ne suis pas sûre de comprendre tous les mots qu’elle prononce. Mais je hoche la tête en signe de bonne volonté. Je ne sais exactement pourquoi je suis là. Ce que je laisse derrière moi ne peut se résumer en quelques mots. Disons pour simplifier que mon dessein officiel est de perfectionner mon allemand, que je pratiquais au lycée comme première langue. Je suis là pour apprendre. Alors ne perdons pas de temps. J’y suis, consentante. Et dès le premier instant, malgré le sommeil qui me guette, j’apprends. J’apprends qu’on ne marche pas sur la glace en baskets. J’apprends que, malgré quatre heures d’allemand hebdomadaires depuis plusieurs années, je ne comprends pas une seule phrase en entier. Je pose mon bagage à l’arrière de la voiture, minibus Volkswagen. Je souffle sur mes doigts gelés. Je n’ai pas dormi depuis vingt-quatre heures mais je suis jeune et pleine de ressources, comme aiment à le répéter mes parents. Cela se passe dans un port de la mer Baltique. Je viens d’avoir dix-sept ans.

Après un drame qui détruit sa famille, qui ne se comprend plus, Laura part comme jeune fille au pair en Allemagne chez les Bergen. Très vite, elle va ressentir ce sentiment d’étrangeté, de non appartenance, bien connu des déracinés. Habituée à vivre dans une famille où tout est toujours parfaitement organisé, où chaque minute doit être remplie, utile, elle est désorientée. Chez les Bergen, chacun se comporte comme bon lui semble, il n'y a pas de règles apparentes, le temps coule doucement. Laura, livrée à elle-même, manque de repères et ne sait comment se comporter.

Je suis installée devant la télévision quand monsieur Bergen descend l’escalier, peu après neuf heures, et je m’en veux qu’il me surprenne assise dans le canapé. Je me redresse et essaie d’avoir l’air naturel. Je ne sais si je dois aller vers lui ou si c’est à lui de venir vers moi, d’autant qu’aucune parole ne franchit nos lèvres.

Quelque chose ne tourne pas rond dans cette famille. Je vais bientôt finir par comprendre ce qui se passe, à moins qu’il ne se passe rien, à moins que ce soit moi qui ne fonctionne plus, qui aie perdu la mesure des choses. Mais je ne suis pas dans le rythme, m’échappe l’absence de tempo qui gouverne ces quatre-là. Je vais devoir trouver ma place dans une maison où la place de chacun semble flotter, inconsistante et volatile.

Mais surtout, maîtrisant mal la langue, Laura est obligée de simplifier. En simplifiant ses phrases, elle simplifie sa pensée. Elle simplifie sa vie, son identité, son être. Elle ne peut pas être tout à fait elle-même parce qu’elle n’a pas les mots pour se raconter.
Enfermée dans les limites que la langue lui impose, elle invente, elle ment, parce que c'est plus facile. Les vraies conversations, avec toutes ses nuances, lui sont interdites faute de vocabulaire, de grammaire. Alors, elle s'arrange avec la vérité et se construit, au fur et à mesure de ses conversations, une autre vie, une autre Laura.

Je comprends instinctivement que les mensonges que je commets en allemand ne sont pas de véritables mensonges. Si je ne peux exprimer ce que j’ai fait réellement, j’exprime ce que je n’ai pas fait, mais aurais pu faire. L’écart n’est parfois pas si grand. Si je ne peux exprimer ce que je pense vraiment, j’exprime ce que je pourrais penser. Finalement, qui s’en plaindra ?
[…]
L’enjeu est simple, comme dans toute situation de travail : donner à voir le meilleur de soi-même, ne pas attirer l’attention, ne pas se montrer original ou tourmenté, être neutre tout en étant de bonne humeur, être docile sans être soumis, être attentif sans être intime et s’adapter à toutes les circonstances. Pour réussir ce tour de force, c’est-à-dire trouver la bonne distance et la bonne place, sans l’outil primordial du langage, il faut une vigilance de tous les instants, une acuité démultipliée. Il faut être inventif et rusé. Il faut mesurer ce que l’on dit, ce que l’on croit avoir dit, ce que l’on imagine avoir compris, il faut mesurer la façon dont les mots s’inscrivent en soi, les mots étrangers qui souvent résonnent sans faire sens, mais s’insinuent malgré tout sous la peau, il faut rester éveillé et conscient, accepter d’apprendre sans comprendre, d’agir sans avoir peur de restructurer son cerveau autrement, être perméable mais pas poreux, il faut se faire oublier sans s’oublier, raser les murs sans se perdre, être ici et là à la fois, il faut savoir interpréter plus qu’entendre, il faut donner l’impression d’être d’accord sans être dépassé. Il faut que j’aie des antennes, que je sois double en permanence, à l’affût du moindre signe, du moindre indice.

Laura se réinvente, non seulement auprès des Bergen mais également auprès de sa propre famille à qui elle fait croire que tout va bien. Elle essaie de comprendre, de se comprendre, alors elle lit en allemand "La montagne magique" et, plus tard, "Mein Kampf". Commence alors pour elle une réflexion sur le passé, celui de l'Allemagne mais aussi le sien, celui de sa famille. Une nouvelle Laura va peu à peu émerger, une Laura qui bientôt n'aura plus peur des mots, qui se réappropriera sa langue, son corps, sa pensée, une Laura qui pourra enfin vivre et devenir adulte.

Un ton sobre et juste pour décrire l’incompréhension, les faux-semblants, l’ennui, la solitude, la perte, le deuil, le choc des cultures, le passé qui reste souvent incompréhensible, le pouvoir des mots. Un récit tout en finesse, sombre, intense où chaque petit événement, chaque détail, prend la place qui lui revient, parce que c'est cela qui fait l'histoire de chacun.

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Re: Brigitte Giraud

Message par Queenie le Dim 22 Jan - 13:57

Je ne la connais pas du tout !
Ça me parle bien.
Merci pour la découverte.

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Re: Brigitte Giraud

Message par Moune le Dim 22 Jan - 14:28

Intéressant ! Je ne connaissais pas non plus.
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Re: Brigitte Giraud

Message par Aeriale le Dim 22 Jan - 16:03

Merci pour ce fil Epi! J'aime beaucoup la sensibilité et la finesse d'analyse de cette auteure, qui écrit toujours avec pudeur. 

Je l'ai découverte avec une Année étrangère, puis retrouvé dans Pas d'inquiétude.  À découvrir oui, @Queenie et @Moune, elle devrait vous toucher!
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Re: Brigitte Giraud

Message par Aeriale le Dim 22 Jan - 16:43

-Une année étrangère-


Epi a très bien parlé de ce petit roman fin et particulièrement bien analysé qui décrit le passage à la vie d'adulte hors de ses repères d'une jeune fille marquée par le poids de la perte, par les non-dits d'une famille en souffrance qui n'arrive plus à communiquer. On suit le parcours et les pensées de Laura bien seule et dépossédée de sa langue, de ses habitudes, de tout ce qui balise un quotidien et on se rend compte avec elle combien on se sent désarmé face au "vertige d'étrangeté"

Je ne dispose pas des adverbes qui me permettraient de nuancer mon refus, tous ces petits mots qui enrobent la langue et sont comme des béquilles, qui colmatent ici, amortissent là. Savoir parler une langue étrangère c'est bien celà: être dans le confort de la demie-teinte, dans le doigté de la nuance
Impossibilité de se faire comprendre, de préciser sa pensée, de capter celle de l'autre. Laura est sans défense, livrée à elle-même, elle ne maîtrise plus rien et cette rupture totale va peu à peu l'aider à se construire, à "apprivoiser" de nouveaux codes pour exister, partir sur d'autres bases. Pas facile avec ce vide qui la taraude

 je suis partie pour aménager le vide, pour le remplir d'autres cirels, d'autres mots. Mais le vide creuse en moi d'autres galeries, m'attend là où je ne l'imaginais pas
Mais peu à peu, sa vraie personnalité va prendre corps. A partir de l'épreuve vécue par les autres, Laura va grandir et sortir de ce carcan qui la fait vivre au ralenti, dans l'ombre, inapte ou privée de réalité. Elle va baisser ses défenses et s'ouvrir. D'abord à Thomas, avec qui elle partage une complicité faite de musique et de moments d'insouciance, puis au reste des membres.

Pour la première fois je me sens libre, étrangement légère, libre parce que étrangère, dans une vie provisoire, sans témoin, sans passé. Sans rien à prouver
Peu à peu elle va connaître leurs secrets, être "traversée par leur vie" et finalement s'oublier grâce à eux. Une autre Laura apparait, qu'elle ne connait pas encore. Un état fragile qui la forcera à fixer ses limites, pour ne pas se perdre vraiment.

J'ai beaucoup aimé la justesse de l'écriture de Brigitte Giraud, sa sensibilité et la manière si délicate qu'elle a de nous immerger dans le mental de Laura. Une auteure à suivre pour moi, c'est sûr et certain.
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Re: Brigitte Giraud

Message par Aeriale le Dim 22 Jan - 16:50

-Pas d'inquiétude-




J'ai aimé retrouver l'écriture de Brigitte Giraud, la facilité avec laquelle elle parvient à se glisser dans la peau de ses personnages, la pudeur de ses ressentis, la justesse de ses mots, d'autant que dans ce récit elle se place au niveau du père. Un père désarmé, maladroit avec ses émotions, qui ne sait plus très bien comment gérer son angoisse, empêtré qu'il est dans ses non dits et cette peur qui le paralyse. Et surtout par ce temps passé avec son fils et dont il ne connait pas les nouveaux repères. Quoi faire de ce rapport, lui qui d'homme actif et chef de famille se retrouve homme au foyer partagé entre les remords, les questionnements, et la peur. Comment trouver la bonne place, adopter son rythme, garder 'le sens des choses', Et que faire de la complaisance pesante du monde extérieur? Un entre deux qu'il a toujours redouté et qui alourdit son âme, un provisoire avec lequel il va devoir composer et réinventer son rôle de parent.
Etait-ce cette chose monstrueuse qui consiste à faire croire qu'on sait alors qu'on est submergé, qui consiste à guider tous feux eteints?
J'évoluais dans une maquette sans en connaître les dimensions.
Je redoutais les heures qui arrivaient. Je serais avec Lisa certes, puis avec Mehdi, me disais-je, mais la présence des enfants n'était pas la même que celle de ma femme, les enfants me sollicitaient, me jaugeaient, il fallait une énergie très grande, il fallait savoir leur parler. J'avais l'impression, avec eux, de n'être jamais totalement moi-même, de chercher une justesse que je ne trouvais plus.
 j'ai apprécié la sobriété du récit, affaire difficile lorsqu'on touche à ce genre de thème sans tomber dans le trop plein (on n'en sait d'ailleurs peu sur le protocole et la maladie en elle-même)

L'errance de ce père qui ne cesse de s'interroger, obligé de se maîtriser et pris en étau face à une donne si cruelle peut paraître parfois légèrement répétitive, voire pesante, et risque de perdre le lecteur tenu en même temps à distance du fait de cette sobriété dont on parle plus haut. Ce serait le seul petit bémol de ce néanmoins si joli texte où avant tout la vérité de certaines réflexions frappent par leur acuité.

Je ne voulais pas de cette vie et pourtant c'était la mienne, unique, et précieuse, ma vie d'adulte, comme je ne l'avais jamais imaginée. Je commençais à ressentir avec panique le décalage qui me mettait sur la touche, et à quel point m'épuisaient les efforts que j'arrachais pour lutter et rester dans le tempo, ne pas disparaitre.
Toujours sous le charme de cette écriture fragile et discrète, qui ne fait pas de bruit mais vise si juste qu'elle nous semble dérobée à l'insu de son personnage, comme si on ouvrait son journal intime. Une proximité qui me touche particulièrement.
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Re: Brigitte Giraud

Message par Moune le Dim 22 Jan - 16:56

@Aeriale a écrit:Merci pour ce fil Epi! J'aime beaucoup la sensibilité et la finesse d'analyse de cette auteure, qui écrit toujours avec pudeur. 

Je l'ai découverte avec une Année étrangère, puis retrouvé dans Pas d'inquiétude.  À découvrir oui, @Queenie et @Moune, elle devrait vous toucher!
Je l'ai notée. Very Happy
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Re: Brigitte Giraud

Message par Epi le Dim 22 Jan - 18:49

@Moune a écrit:
@Aeriale a écrit:Merci pour ce fil Epi! J'aime beaucoup la sensibilité et la finesse d'analyse de cette auteure, qui écrit toujours avec pudeur. 

Je l'ai découverte avec une Année étrangère, puis retrouvé dans Pas d'inquiétude.  À découvrir oui, @Queenie et @Moune, elle devrait vous toucher!
Je l'ai notée. Very Happy
J'ai hâte de connaître ton avis Very Happy

@Queenie je vois bien Une année étrangère pour toi.

J'ai lu aussi Pas d'inquiétude. Je n'ai pas de commentaire mais mes impressions rejoignent celles d'Aériale.

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Re: Brigitte Giraud

Message par Queenie le Dim 22 Jan - 18:56

Ah, parfait, c'est noté Epi ! Merci.

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