Pierre Corneille

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Message par Arabella le Sam 29 Juil - 20:25

La Place Royale


La Place Royale ou l'Amoureux extravagant, cette pièce est sans doute créée en 1634 par la troupe du Marais avec laquelle Corneille a débuté sa carrière. Elle a eu du succès. La pièce est publiée pour la première fois en 1637, après la fin décidée par le cardinal de Richelieu de la querelle du Cid, dans laquelle l'Académie a condamnée Corneille. Ce qui n'empêche pas ce dernier d'être persuadé d'avoir raison, et à ironiser sur les théoriciens qui ne mettent pas en pratique leurs préceptes pour convaincre le public sur les planches.

La Place Royale (l'actuelle Place des Vosges) était à l'époque le dernier quartier à la mode, celui où des jeunes gens à la page pouvaient se croiser, se rencontrer. Corneille exploite toujours cet intérêt du public pour des lieux qu'il connaît, comme il l'avait fait dans La galerie du Palais. C'est la dernière de la série de comédies qui ont marquées ses débuts, il ne reviendra plus que de façon épisodique au genre qui lui a permis ses premiers succès.

Cette pièce contredit une des lois fondamentales du genre, parce qu'elle ne se termine pas par le mariage des personnages principaux. C'est une transgression très forte, Molière osera la même dans son Misanthrope.

Pour justifier cette transgression, Corneille a été amené à bâtir un personnage qu'il appelle « extravagant », Alidor. C'est le caractère, de ce personnage qui doit justifier aux yeux des spectateurs ce dénouement inattendu. Et comme Corneille fait toujours très bien les choses, son Alidor est d'une très grande complexité, au point d'avoir suscité depuis sa création un nombre d'interprétations et de lectures énorme. Je ne vais pas résumer, juste évoquer quelques façons de le voir qui m'intéressent le plus.

Donc Alidor est amoureux d'Angélique, qui l'aime totalement sans se poser de questions. Mais Alidor ne veut pas perdre sa liberté, épouser Angélique serait s'aliéner, s'imposer des contraintes. Il décide donc de la faire épouser par son meilleur ami. Il fait remettre à Angélique une lettre prétendument adressée à une autre à laquelle il déclare sa flamme en dénigrant Angélique. Cette dernière, désespérée se résout à épouser Doraste, le frère de sa meilleure amie, Phylis. Ce qui déplaît à Alildor, il est jaloux de Doraste et mécontent de ne pas « donner » Angélique à Cléandre, comme il l'avait décidé. Il revient donc vers sa bien aimée, et la persuade de se laisser enlever la nuit même. Il envoie Cléandre à sa place, mais ce dernier abusé par l'obscurité enlève par erreur Phylis. Angélique est très choquée lorsqu'elle comprend les plans d'Alidor. Cléandre suite à l'enlèvement, tombe amoureux de Phylis, et les parents de cette dernière acceptent de la marier avec lui. Ce qui donne quand même un mariage à la fin de la pièce, car Angélique très déçue et malheureuse, refuse la demande de mariage tardive d'Alidor et préfère se réfugier dans un couvent.

Comme dans ses pièces précédentes, il y a une vraie cruauté dans cette comédie, plus amère que douce ou drôle. La cruauté est une caractéristique de la personnalité d'Alidor, il joue au chat et à la souris avec Angélique, et il joue avec ses propres sentiments. D'une certaine façon le grand amour simple d'Angélique ne laissant aucune incertitude, il se créé lui-même des contrariétés dans son amour, qu'il s'agit ensuite de surmonter. Il finit d'ailleurs par se sentir tout puissant et pense pouvoir retourner Angélique à sa guise, décider de tout ce qui arrive ; lorsque la réalité contredit ses plans, il en tout vexé, et essaie de reprendre la maîtrise de la situation par n'importe quel moyen.

Un autre personnage qui est vraiment passionnant est Phylis. Elle est une sorte de pendant à Alidor, qui est amoureux d'une jeune fille, tout en ne voulant pas l'être, car l'amour est une limite, un frein. Phylis quand à elle, est toujours prête à flirter avec tous les jeunes gens, mais n'est amoureuse de personne, puisque de toutes les façons, ce seront ses parents qui choisiront son mari, et qu'elle n'aura pas grand-chose à dire. Donc plutôt que de se rendre malheureuse, autant accepter l'inévitable et en tirer le meilleur parti, et surtout éviter de souffrir. Elle réalise donc le projet d'Alidor, l'amour ne n'aliène en aucune sorte, elle n'a pas de passion susceptible de la faire souffrir. Ce qui est une sorte d'idéal dans la philosophie antique, stoïcienne surtout, l' apatheia ( l'absence des passions) ou la suffisance à soi-même des épicuriens, sont les compléments de l'ataraxie, l'absence de trouble, condition du bonheur. Et Phylis est naturellement un personnage heureux.

Alors qu'Alidor, même s'il revendique cette suffisance à soi-même, est parcouru de passions. On dirait même qu'il a besoin de ressentir des émotions fortes, et qu'il fait ce qu'il faut pour se les procurer. Il est traversé par l'amour, mais aussi par le goût de la manipulation, de la domination, du pouvoir sur les autres. Même s'il traite les autres comme des jouets, il en a besoin, pour justement sentir la maîtrise qu'il exerce.

C'est vraiment une pièce très forte, et elle semble maintenant montée assez régulièrement depuis quelques années. J'espère que cela annonce un regain d'intérêt pour les comédies de Corneille en général.

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Message par Arabella le Sam 29 Juil - 20:28

Deux extraits du livre de Serge Doubrovsky, Corneille et la dialectique du héros, avec lesquels je me sens en phase :

L'analyse cornélienne est ici d'une sûreté, d'une finesse, d'une cruauté que Marivaux n'a jamais surpassées. Ces comédies, longtemps laissées au rebut, sont d'une richesse et d'une rigueur étonnantes. Rarement la dialectique de la liberté a été explorée avec autant de pénétration et de minutie.

On parle avec raison d'une oeuvre "toujours vivante" : seul, en effet, l'ouvrage médiocre reste enfermé en son moment historique et culturel. "Sur le Racine mort, le Campistron pullule", s'écriait Victor Hugo. C'est en vérité, l'inverse ; sur le Campistron mort, Racine, littéralement pullule ; il se reproduit avec chaque époque. Son oeuvre ne peut plus changer, mais elle se transforme ; elle ne peut plus progresser, mais elle peut s'enrichir ; elle ne saurait être modifiée, mais, dans son rapport à des nouveaux esprits, dans son contact avec une nouvelle histoire, elle peut être renouvelée.

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Message par Arabella le Mar 15 Aoû - 12:48

Corneille et la dialectique du héros  / Serge Doubrovsky


Paru en 1963, toujours disponible, qui plus est en format poche, cité dans les bibliographies des oeuvres concernant Corneille, on aboutit un jour ou l'autre à ce livre lorsqu'on s'intéresse à cet auteur.

Serge Doubrovsky aime visiblement beaucoup le dramaturge du XVIIe siècle et semble avoir passé beaucoup de temps dans la compagnie de ses oeuvres, y compris les moins prisées actuellement. Il remet en cause un certain nombre (presque toutes) d'approches qui en ont été faites précédemment, et pense que la critique progresse et avance, dépasse les travaux antérieurs. Il récuse une approche qui s'intéresse de trop près au contexte historique et à la vie de l'auteur, car c'est l'oeuvre qu'il s'agit d'analyser, et pour cela la connaître en entier est indispensable, c'est dans la progression, l'évolution, dans la logique interne, que le sens se révèle.

Je suis très sensible à l'idée de reprendre tout Corneille, à partir de la première pièce, et d'essayer de comprendre ce qui se construit à partir de là. Car pour les avoir relu récemment, je leur trouve un grand intérêt. L'idée assez répandue selon lequel le seul « vrai » Corneille serait celui des quelques pièces canoniques du milieu de carrière, avant il ferait ses gammes, et après c'est la décadence, me semble absurde. Corneille est juste quelqu'un qui a toute sa vie essayé des choses, réfléchit à ce que devrait être une pièce de théâtre, et ne s'est pas contenté d'appliquer la même recettes, même s'il y a une cohérence et une logique dans sa démarche qui donnent une unité à l'oeuvre, même si elle est moins facile à saisir que pour d'autres auteurs. C'est pour moi un des grands mérites du livre de Serge Doubrovsky que de défendre ce point de vue.

Après, on peut être plus réservé sur les outils qu'il utilise : la notion existentialiste de liberté et la dialectique du Maître et de l'Esclave inspiré de Hegel. Même si ces notions apportent quelques idées intéressantes, elles ne peuvent êtres les seules clés, et d'autres lectures sont possibles. Cette multiplicité des lectures que permet une grande oeuvre est d'ailleurs une idée sur laquelle insiste Doubrovsky lui-même. On peut aussi s'interroger sur « l'oubli » d'un certain nombre de pièces, qui collent sans doute moins bien dans son schéma d'analyse, Médée, sa première tragédie, et les pièces à machines, par exemple.

Mais Doubrovsky pointe la notion de l'Histoire chez Corneille de manière assez intéressante, les vicissitudes et finalement l'impuissance du héros cornélien tel qu'elle semble se dégager pour Doubrovsky de l'ensemble de l'oeuvre, mettent en évidence l'impuissance de l'aristocratie au XVIIe siècle et annonce sa fin. Mais au-delà, elles pointent d'autres impuissances et d'autres fins, d'autres groupes sociaux, dans un aspect universel et intemporel.

Il y a aussi la mise en évidence de la cruauté présente dans ce théâtre, dès les comédies du début de carrière, cruauté qui intervient dans les relations entre les personnages, y compris les relations amoureuses. Et même celles qui traditionnellement on voit comme tendres. C'est que les rapports de domination n'en sont jamais absents.

Pas toujours simple à lire, sans doute ayant un peu vieilli, et quelque peu systématique dans ses partis pris, c'est toutefois une lecture stimulante pour ceux qui s'intéressent à Corneille.

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Message par Arabella le Lun 21 Aoû - 10:19

Horace


La querelle du Cid, les attaques dont il a été victime et la condamnation de l’Académie ont ébranlé Corneille. Alors qu’il donnait une nouvelle pièce par an, il attendra 3 ans entre le Cid et cette pièce, Horace. Elle sera d’abord jouée devant le cardinal de Richelieu en mars 1641, avant d’être donnée au théâtre, deux mois plus tard.

Corneille a longuement consulté les textes, en particulier ceux d’Aristote, considéré à l’époque comme l’autorité absolue, il a aussi demandé les avis « des doctes » sur le manuscrit de sa pièce, même si final il semble ne pas vraiment les avoir écoutés. Ce qui n’a pas empêché sa pièce d’être aussi critiquée.

Il s’attaque dans cette pièce à l’histoire romaine, une histoire mythique de l’époque des rois, telle que l’a narrée Tite Live. C’est le sujet auquel on associe habituellement Corneille, la pièce à sujet historique romain, on peut quand même noter, qu’il a écrit avant neuf pièces avec des sujets très différents, et que par la suite il ne se limitera pas non plus à Rome et à son histoire ; au final seulement la moitié de ses pièces peut être rattachée à cette thématique.

Le récit qui fonde la pièce est très connu : Rome est en conflit avec Albe, la ville voisine et aussi la ville d’où elle est issue par Romulus. Pour régler le différent, il est convenu que trois champions représentant leur ville seront opposés aux trois champions représentant la ville rivale. Les trois frères Horace sont choisis par Rome, et les trois frères Curiace par Albe. Après la mort de deux Horaces, le troisième l’emporte par la ruse. Feignant la fuite, il affronte successivement les trois Curiaces et les tue. En rentrant, il est interpellé par sa sœur, Camille, fiancée à l’un des Curiaces. Ses plaintes l’indignent et il l’a tue. Il est absout par le roi, compte tenu de son exploit.

Corneille, qui suit ses sources de près, qui n’invente pas l’histoire, se verra reprocher le meurtre de Camille par son frère, au nom de la bienséance, ce qui est vraisemblable pour le public. Et un frère n’assassine pas sa sœur. L’absolution du héros a aussi été contestée. Les « doctes » auraient voulu que Camille se jette d’elle-même sur le glaive de son frère, provoquant son malheur, mais pas une faute impardonnable.

Or Corneille a trouvé chez Aristote des éléments lui permettant de formuler sa conception de la tragédie : passage du bonheur au malheur avec surgissement des violences au sein des alliances. Ce sont les conflits entre les personnes proches, qui provoquent de l’émotion, de la surprise, chez les spectateur. Une trahison ou un un meurtre, venant d’un ennemi, n’a que peu d’impact, il est dans l’ordre des choses. Horace illustre parfaitement cette conception, et Corneille se sent légitime pour proposer cette version des faits au public.

S’il n’est pas satisfit de sa pièce, c’est pour une autre raison, qu’il va développer entre autre dans l’Examen publié dans l’édition de 1660. Cette raison est la duplicité de l’action. Le héros doit faire face à un seul péril, qui garantit l’unité d’action de la pièce. Or dans Horace, après un péril public au service de la patrie, un péril illustre (le combat contre les Curiaces) tombe dans un autre péril, un péril d’ordre privé et qui plus un péril infâme, suite au meurtre qu’il commet sur sa sœur, et dont il ne peut sortir selon Corneille « sans tache ». Corneille est allée chercher chez Aristote l’idée qu’une tragédie doit avoir une seule action, avec un commencement, un milieu, une fin. Le rôle du dramaturge est de construire ces différentes étapes de façon la plus logique possible. Le reste vient après, les caractères des personnages, les beaux passages déclamatoires, les sentiments, les péripéties etc Cela sert à donner une cohérence à l’action principale, ce sont aussi « des broderies » qui agrémentent l’œuvre pour le spectateur.

Le problème dans Horace, c’est que Corneille a procédé par réduction d’un sujet pré-existant et très dense, où il fallait résumer, faire tenir une action complexe dans une pièce en cinq actes. Ce qui ne permettait pas cette action principale unique, avec un commencement, un milieu, une fin. Dorénavant, il va procéder par déduction, en partant d’une trame simple, d’une fin parfois seulement, il va déduire le reste, imaginer les éléments qui vont permettre d’arriver à la conclusion prévue, la part des embellissements, « des broderies » étant inversement proportionnelle à la richesse de l’intrigue.

Pour donner une impression plus personnelle et totalement subjective, j’ai toujours eu un peu de mal avec cette pièce, le personnage de Horace m’horripile, et encore plus celui de son père, le vieil Horace. Ils sont tellement donneurs de leçons, sûrs d’eux-mêmes et de leur vision du monde, qu’on aimerait que quelque chose arrive à les faire vaciller. Or tout semble leur donner raison. Et les autres personnages, à part Camille semblent vraiment falots en face. Et les merveilleuses « broderies » que Corneille fait tellement chatoyer dans d’autres pièces, sont peu présentes ici, l’action en elle-même étant trop dense pour leur laisser de la place. Mais c’est évidemment une pièce essentielle dans l’évolution du théâtre de Corneille.

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Message par Arabella le Dim 3 Sep - 22:17

Polyeucte


Sans doute créée en 1643 par la troupe du Marais, la pièce sera publié en octobre de cette année. Elle appartient au théâtre religieux, évoque la vie et surtout le martyr d’un saint reconnu par l’église catholique. La thématique religieuse est relativement rare chez les catholiques. Il faut se souvenir de l’opposition virulente d’une partie de l’église au théâtre, et ce type de thématique était particulièrement sensible. N’oublions pas l’interdiction des Mystères en 1548 par le Parlement de Paris, critiqués pour leur impiété, ce qui va signer l’arrêt de mort du théâtre médiéval. Un théâtre scolaire, essentiellement celui des Jésuites, avait plus souvent recours à ce type de thématique, mais sa diffusion était forcément plus limitée.

Corneille, élève des Jésuites, était d’après des nombreux témoignages, dont celui de son frère Thomas, un homme très pieux et très attaché à la religion catholique orthodoxe, il a d’ailleurs passé plusieurs années à établir une traduction en vers de l’Imitation de Jésus-Christ, une œuvre de piété en latin, écrite au XVe siècle et attribuée communément à Thomas de Kempis. De nombreuses interprétations de la pièce se basent sur la foi de Corneille, et placent en quelque sorte à part cette pièce, considérée souvent comme la pièce la plus accomplie parmi les pièces à thématique religieuse du théâtre classique français. Corneille n’échappera toutefois pas aux reproches sur le terrain religieux, par exemple le cardinal de Richelieu aurait été choqué par les propos de Stratonice critiquant la religion chrétienne. Il est à noter que Corneille écrira une deuxième pièce basée cette fois sur le martyre d’une sainte, « Théodore, vierge et martyre », qui n’aura pas la même notoriété que Polyeucte.

L’action de la pièce se déroule au IIIe siècle en Arménie, pendant les persécutions des Chrétiens par l’empereur Decius. Pauline, la femme de Polyeucte a eu un songe funeste, évidemment prémonitoire. Son mari pense à se convertir au christianisme, et passe à l’acte. Mais cela ne lui suffit pas, pendant une cérémonie religieuse, il met en cause les dieux romains, et renverse les statues. Il est arrêté, mais Félix, gouverneur d’Arménie, père de Pauline, hésite à faire exécuter son gendre, défendu par sa fille. La situation est encore plus compliquée par la présence de Sévère, ancien soupirant de Pauline, aimé d’elle, mais pauvre à l’époque, à qui Félix a préféré le noble arménien Polyeucte. Depuis Sévère est devenu le favori de l’empereur, et Félix craint une envie de revanche, et peut être l’envie de récupérer Pauline, ce que la mort de Polyeucte permettrait. Il essaie de faire revenir Polyeucte sur sa conversion, par la menace, et en faisant intervenir Pauline. Évidemment Polyeucte reste inébranlable. Sa mort va provoquer la conversion de Pauline et de Félix, et peut être plus tard celle de Sévère, qui s’engage en tous les cas à faire cesser les persécutions.

La présentation de Georges Couton dans la Bibliothèque de la Pléiade insiste sur le comportement de Polyeucte, ce qu’il appelle le « zèle téméraire ». Les théologiens chrétiens prônaient la fuite devant la persécution, le chrétien ne doit pas s’exposer de lui-même. Quelqu’un qui brise « les idoles » n’est pas inscrit au nombre des martyrs (concile d’Elvire). Mais c’est en réalité plus subtile, l’action est justifiée si elle provient d’une inspiration spéciale de Saint-Esprit, mais c’est quelque chose de rare, d’exceptionnel.

Mais justement le côté rare, exceptionnel, c’est ce que Corneille recherche habituellement, et ce qui lui a souvent été reproché chez ses personnages, qui ont des comportements qui sortent des normes, qui ne sont pas vraisemblables pour les théoriciens du théâtre de l’époque. Quelque part, quel que soit le sujet, il choisit, le surprenant. L’extraordinaire est le ressort de ses pièces. Même si le personnage est un saint, c’est un saint qui fait quelque peu craquer le cadre.

J’emprunte à Georges Forestier la notion du « coupable innocent » qui permet de caractériser certains de personnages cornéliens après Horace, qui sont une réponse au problème que posait ce personnage assassin à Corneille, et qu’il voudra éviter par la suite. Polyeucte est coupable, il a brisé des statues, provoqué un scandale, son beau-père ne peut éviter de le condamner, même l’église n’approuve pas son action. Mais il est en même temps innocent, car c’est sa foi, une inspiration, qui ont provoqué ses agissements. Et au final, la pièce provoque la frayeur, la pitié et l’admiration chez le spectateur, comme se doit toute tragédie. Nous sommes bien dans les même schémas que dans les drames profanes.

Étrangement, le personnage de Polyeucte évoque pour moi le personnage d’Alidor, de La place royale. Ce dernier, par goût de liberté, refusait de se lier à la femme qu’il aimait et finissait par la perdre. Ici le personnage de Polyeucte, par foi, se précipite vers la mort. Ils provoquent tous les deux leur propre malheur, comme pour échapper aux liens, aux normes, aux contraintes, comme par bravade. Cela a quelque chose de masochiste, mais aussi de sadique, ils rendent malheureux ceux qui les aiment, c’est incontestablement une façon d’affirmer une emprise. Les deux pièces baignent aussi dans une sorte de sensualité diffuse.

C’est une très belle pièce, bien plus complexe que le sujet pourrait le faire croire (le martyr d’un saint), et qui trouve tout naturellement sa place dans l’oeuvre de Corneille, dans l’évolution de ses héros.

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Message par Arabella le Jeu 2 Nov - 11:42

Pompée


La pièce semble avoir été créée pendant la saisons 1643-1644 au théâtre du Marais, la première publication date de 1644. Elle continuera à être jouée, d'une façon régulière, ce qui laisse supposer un certain succès. le titre originelle en était La mort de Pompée. Lors de la première publication de ses oeuvres complètes en 1660, Corneille modifie la pièce, et le change le titre. Il est coutumier (comme d'autres auteurs de cette époque), de ces procédés, il s'agissait dans l'esprit du temps, d'améliorer les oeuvres, les polir.

« A bien considérer cette Pièce, je ne crois pas qu'il y en ait sur le Théâtre, où l'Histoire soit plus conservée et plus falsifiée tout ensemble ». (Examen de Pompée)

Cette phrase issues de l'Examen de Pompée inclus dans l'édition de 1660 permet d'aborder la question du rapport à l'histoire de Corneille. Question importante, beaucoup de commentaires sur l'auteur insistent sur cet aspect de ses oeuvres. le rapport fidélité / invention dans l'oeuvre est complexe. A son époque, pour ainsi dire toute la production tragique a recours à des sujets historiques (ou mythologiques, ou s'inspirant d'une histoire mythique ). Mais dans toute cette production, Corneille a une attitude différente, qui l'a opposée à un certain nombre de théoriciens du théâtre de son temps. La conception de l'époque permettait de larges accommodements avec les faits connus, ils étaient non seulement tolérés, mais considérés comme indispensables. Et ils s'appuient sur une source à l'autorité incontestable, Aristote.
« ...le rôle du poète est de dire non pas ce qui a eu lieu réellement, mais ce qui pourrait avoir lieu dans l'ordre du vraisemblable et du nécessaire […..] la poésie est plus philosophique et plus noble que l'histoire : la poésie traite plutôt du général, l'histoire du particulier. Le « général », c'est le type de chose qu'un certain type d'homme fait ou dit vraisemblablement ou nécessairement.»

La poésie (le théâtre était considéré comme de la poésie à l'époque) est supérieure à l'histoire, et peut donc la transformer. Corneille dans la préface de Polyeucte a parlé d' « ingénieuse tissure des fictions avec la vérité ». Mais Corneille diffère parce qu'il va chercher dans l'histoire des événements extraordinaires, qui ne sont pas jugés vraisemblables par ses contemporains. La caution historique (tel événement a vraiment eu lieu) permet de le rendre crédible aux yeux du spectateur, qui sans cela risquerait de ne pas adhérer au contenu de la pièce, ce qui permet à Corneille d'outrepasser le vraisemblable et le nécessaire. Sa fidélité à certains fait historiques lui a été reprochée à son époque, au nom de la bienséance, de la vraisemblance. de même on a reproché à ses personnages historiques d'être trop proches, trop fidèles, à leur époque. On jugeait ses Romains vraiment tels que Rome les a connus. Or les théoriciens de l'époque, voulaient qu'ils se rapprochent des hommes du XVIIe siècle, par les moeurs, les coutumes, la façon d'être, pour que le spectateur y croit davantage.

Mais Corneille n'est pas fidèle d'une façon pointilleuse à l'histoire, il invente, modifie. Il expérimente d'ailleurs, ce n'est pas la même formule dans toutes les pièces. Mais ce qui est important, c'est « l'action principale », et on peut modifier le reste, les détails. Il rajoute par exemple des personnages féminins (il faut une histoire d'amour à toute tragédie) comme Emilie dans Cinna. Ces inventions permettent au lecteur de rentrer dans le récit, d'y prendre du plaisir (premier objectif d'une pièce) et d'une certaine façon permettent de faire passer l'esprit de l'histoire, au prix d'une entorse avec la lettre. Il y a quelque chose de la recherche d'un universel derrière tel ou tel personnage historique, qui s'accommode de quelques modifications sur des détails liés à une époque, et quelques embellissements pouvant rendre le récit plus plaisant aux hommes de son temps. Cette capacité à capter un universel, est sans doute ce qui a permis à son théâtre de traverser les siècles, en disant sans doute des choses différentes, mais ayant un sens, à des spectateurs et lecteurs d'une époque autres que la sienne.

Pour en revenir à Pompée, Corneille s'est appuyé sur de nombreuses sources historiques, et tout particulièrement Lucain et Plutarque. le sujet a donné lieu à plusieurs pièces avant lui, et il en connaissait sans doute certaines. La pièce paraît à un moment historique sensible, le cardinal de Richelieu meurt en 1642, la pièce a donc sans doute été écrite après sa mort. Certains exégètes ont donc voulu y voir une attaque contre le cardinal. Il semble très difficile de trancher, et à la limite, ce n'est pas forcément très important, l'essentiel étant à mon sens la pièce elle-même, sa consistance et charge dramatique.

Nous sommes en l'an -48, Pompée vient d'être défait à la bataille de Pharsale par Jules César, il veut se réfugier en Egypte. La pièce commence à ce moment. Les conseillers de Ptolomée, roi d'Egypte, lui proposent de tuer Pompée, pour s'attirer les faveurs du nouveau maître. Ptolomée les écoute. Pompée est invitée à terre, et assassiné. Un serviteur fidèle brûle comme il le peut son corps. L'intrigue est compliquée par Cléopâtre, qui lutte avec Ptolomée pour le trône. Elle est contre la mort de Pompée, et elle a déjà une intrigue amoureuse avec Jules César. César montre de l'indignation à la vue de la tête de Pompée qu'on lui présente, il l'a fait remettre à la veuve, Cornélie, pour une cérémonie funéraire plus digne que la précédente. Ptolomée, inquiet, envisage un coup de force contre les Romains, et le meurtre de Jules César. L'intrigue est dénoncée par Cornélie, et les Romains sont vainqueurs, Ptolomée meurt courageusement, et Cléopâtre peut s'emparer du trône et vivre son amour avec Jules César. Cornélie part continuer la lutte.

Une pièce très puissante. le tout début, avec la description des restes de la bataille, des cadavres, des horreurs, des morts, est saisissant. Tout comme la mort de Pompée. Le personnage de Jules César, tout en ambiguïtés, entre opportunisme politique, et une vertu affichée, est étonnant. Ptolomée, cauteleux, voulant mener double jeu, et facile à manipuler pour ses conseillers, est aussi un personnage intéressant. Cléopâtre, bien moins vénéneuse et sensuelle que ce que l'on attendrait, en paraît presque pâle, les aspects les plus potentiellement choquants ont été soigneusement édulcorés ou passés sous silence, elle est au final une bonne reine vertueuse, qui veut sauver Pompée, puis son frère, et qui aime véritablement Jules César. Elle introduit une galanterie un peu fade dans une pièce par ailleurs d'une grande violence et cruauté. Mais cela demeure fort.

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Message par eXPie le Jeu 2 Nov - 18:30

Je ne connaissais pas du tout cette pièce, merci, je vais la lire !
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Message par Arabella le Jeu 2 Nov - 19:24

Corneille a beaucoup écrit, on en joue 4-5, et il y a des sacrées découvertes à faire.

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Message par Arabella le Dim 5 Nov - 22:13

Le menteur



Après ses succès dans la tragédie, Corneille revient à la comédie, dans laquelle il avait commencé par faire ses premières armes. La date des premières représentations de cette pièce n'est pas connue avec précision, elle pourrait se situer pendant la saison 1643-1644. Saison difficile pour le théâtre du Marais où Corneille faisait représenter toutes ses pièces : un incendie ravage le théâtre en janvier 1644. La pièce est imprimée en octobre 1644.

La comédie, genre considéré comme moins noble que la tragédie, dans la classification des genres de l ‘époque, a mis plus de temps pour donner lieu à des pièces en cinq actes, susceptibles d'occuper le centre d'une matinée théâtrale. Les thématiques, d'abord empruntées à l'Italie, le seront dans un deuxième temps à l'Espagne. Un certain nombre de pièces espagnoles sont adaptées en français par divers auteurs : Antoine le Métel, Rotrou...Corneille va suivre le mouvement, et s'inspirer d'une pièce qu'il pense être de Lope de Vega, mais dont Juan de Alarcon réclame la paternité. Corneille a été enthousiasmé par cette pièce, au point d'écrire « Le sujet m'en semble si spirituel et si bien tourné, que j'ai dit souvent que je voudrais avoir donné les deux plus belles que j'ai faites, et qu'il fût de mon invention. »

Dorante, un jeune homme vient d'être autorisé par son père de quitter la carrière juridique pour celle des armes. Il arrive à Paris, et tombe presque de suite amoureux d'une belle inconnue. Son valet doit découvrir qui elle est, mais se trompe de personne. Clarice, la belle inconnue, a donné sa parole à Alcippe, l'ami de Dorante, mais le mariage peine à se conclure, et elle commence à envisager un autre soupirant. Géronte, le père de Dorante voudrait qu'elle épouse son fils. Elle voudrait le voir avant de décider. Dorante, n'identifiant pas Clarice avec sa belle inconnu, ne veut pas de ce mariage.

Mais Dorante, comme l'indique le titre de la pièce, a un défaut, voire un vice. Il ment sans arrêt, raconte des histoires. Il le fait pour se sortir de mauvais pas, mais aussi par plaisir, dès qu'une occasion s'offre à lui de se mettre en valeur. Nous suivons donc Dorante dans ses intrigues, ses mensonges. Qui risquent de l'amener à l'opposé de ce qu'il voulait.

Corneille a gardé la trame complexe du récit, les conversations nocturnes sous les balcons, les identités confuses, les belles inconnues. Mais ses personnages sont bien des Français de son temps, avec leurs moeurs, leur façon de s'exprimer. Comme dans ses premières pièces. Il y a une certaines doses de pragmatisme, voire de cynisme chez ces jeunes gens, dont les amours même les plus violents peuvent toujours s'accommoder d'un autre partenaire, et pour qui la désirabilité sociale est le premier critère. C'est moins personnel et original que certaines de ses comédies précédentes, mais c'est indéniablement très efficace, et ces histoires compliquées de mensonges en série, peuvent incontestablement donner lieu à des effets comiques plus forts sur une scène.

Cette pièce a connu un très grand succès à son époque, et elle continue à être relativement jouée encore maintenant.

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Message par Aeriale le Lun 6 Nov - 9:36

@domreader a écrit:A lire tes commentaires tu me réconcilierais presque avec ces auteurs classiques qui m'ont tant ennuyée sur les bancs du collège puis du lycée ! J'en relirai peut-être à l'occasion.
Même chose pour moi, mais tes présentations sont intéressantes.

Cette dernière pièce me semble bien plus légère, plus facile pour une reprise du théâtre classique. Et le thème est original, enfin pour moi! Je le note dans un coin de ma tête
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Message par Arabella le Mar 7 Nov - 21:04

On l'ignore souvent, mais Corneille a écrit des comédies très originale et novatrice, et qui tout au moins à les lire semblent passionnantes. Elles paraissent connaître un petit regain d'intérêt, ainsi ce Menteur sera donné en janvier en région parisienne. Et étrangement une copine m'a indiqué qu'elle prévoyait d'aller voire la même pièce dans une autre mise en scène (elle habite Dijon)...Et il y aura des tournées, donc peut être que tu auras la possibilité près de chez toi.

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Message par Aeriale le Mer 8 Nov - 8:39

C'est vrai qu'on l'imagine moins sous cet aspect là.

Tu iras voir cette pièce en Janvier?

Je suivrai la programmation de la région et te dirai. Et s'il passe ce Menteur, pourquoi pas y aller!
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Message par Arabella le Mer 8 Nov - 11:02

Ce sera donné entre le 18 janvier et 18 février. Mais que crois que cela tourne aussi dans d'autres villes pendant la saison.
Le théâtre c'est quand même mieux sur la scène, enfin si la mise et en scène et les acteurs sont à la hauteur.

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Message par Aeriale le Mer 8 Nov - 19:05

@Arabella a écrit:Le théâtre c'est quand même mieux sur la scène, enfin si la mise et en scène et les acteurs sont à la hauteur.
Bien d'accord! Certaines pièces lues avant (Celles de Yasmina Reza par exemple) m'ont paru complètement autres sur scène.

J'ai vu les dates sur le net, effectivement cela se joue surtout en région parisienne. Mais elle se produit aussi du 7 au 9 décembre à Aix en Provence (au Jeu de Paume) et on doit y passer ce week end là, direction Montpellier 

Cela me donne l'idée d'y aller, ce serait une occasion sympathique  ;-)
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Message par Arabella le Mer 8 Nov - 19:57

Cela fait vraiment coïncidence fatidique...Si tu y vas, il faut nous raconter.

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